les faits
CJMF-FM (le 93,3 de Québec) diffuse l'émission
Bouchard en parle sur semaine de 6 h à
9 h 30. Animée par Sylvain Bouchard, cette émission comporte des discussions
sur l'actualité, des séquences consacrées aux opinions et des entrevues.
Le 26 juillet 2005, vers 7 h 30, M. Bouchard a effectué une entrevue par
téléphone avec le vice-président de l'Association québécoise des amis
de Cuba, Michael Walsh. Comme entrée en matière, l'animateur a expliqué
que le 26 juillet est la fête nationale cubaine et que l'Association tenait
diverses célébrations à Québec pour marquer l'occasion. Pour des raisons
de commodité, la présente décision comprend une partie seulement de cette
entrevue qui s'est avérée plutôt longue. Cependant, le texte intégral
de l'entrevue qui figure à l'Annexe A rend
tout le ton et la saveur de cette entrevue.
Bouchard :
Ce communiqué de presse est à Cuba, pays libre d'Amérique. Quarante-cinq
ans de révolution, malgré le blocus des États-Unis, malgré tout. Systèmes
universels de santé, éducation, qui font l'envie des pays riches. On souligne
à Québec aujourd'hui, le 26 juillet, la fête nationale cubaine. [.] Le
vice-président de l'Association québécoise des amis de Cuba, c'est Monsieur
Michael Walsh. Monsieur Walsh, bon matin.
[.]
Bouchard :
Vous allez donc crier, euh, « Viva Fidel » dans les rues
de Québec. C'est bien ça?
Walsh : Entre autres,
sûrement, oui.
[.]
Bouchard :
Est-ce que les Cubains, parce que vous savez que dans la vie on,
toutes les opinions ont le droit à mon point de vue à moi d'être exprimées.
Est-ce que les Cubains aujourd'hui ce midi au moment où vous allez crier
« Viva Fidel » dans les rues de Québec, est-ce que les Cubains
qui ne sont pas d'accord avec Fidel Castro peuvent crier « Basta
Fidel », euh, à La Havane?
Walsh : Euh, certainement,
certainement.
Bouchard : Ah, oui?
L'animateur, dont le point de vue au sujet de
Cuba fut clairement établi dès le départ, a continué à poser ses questions
éprouvantes, même parfois sarcastiques, au vice-président de l'Association
québécoise des amis de Cuba, Michael Walsh.
Bouchard :
O.K. J'en ai un ici, Monsieur Walsh dans les nouvelles, là, un
Monsieur Gomez, Daniel Gomez, qui est allé crier devant le siège du parti
communiste son mécontentement. On l'a roué de coups - la police - et sa
femme est arrivée pour le défendre, et on a également roué de coups sa
femme.
En réaction à cette
accusation en particulier, Michael Walsh a soulevé un thème qui reviendrait
à plusieurs reprises dans sa partie du dialogue.
Walsh :
On en fait dans les nouvelles, euh, de, de, quelques dizaines de
Cubains ont été interpellés, ont été arrêtés, questionnés, ont été relâchés,
etc. On fait la une des journaux avec ça depuis deux, trois jours. Alors
qu'on sait bien que, pis c'est pas nous qui la [???]. Si on prend la peine
de vérifier dans les sites Internet, c'est des gens qui sont payés
par les États-Unis, sont dirigés, sont orientés. Et, et, euh, en fait.
[C'est nous qui soulignons.]
M. Walsh a également
mentionné quelques fois le « blocus criminel » que les États-Unis
imposent à Cuba. L'animateur de l'émission a également remis en question
le régime cubain par d'autres moyens.
Bouchard :
[.] Vous écrivez dans votre communiqué que c'est un, le système
universel de santé et d'éducation qui font l'envie des pays riches à Cuba.
Et c'est vrai que, là-dessus je pense, qu'il y a un consensus sur le système
de santé à Cuba qui est effectivement très efficace. À chaque année, moi
je vois à la télé - dites-moi si ce sont des mises en scène - des Cubains,
des femmes, des enfants, qui s'embarquent sur des radeaux de misère, au
péril de leur vie, pour rejoindre les côtes de la Floride. Et j'ai pas
encore vu aucun Américain essayer de rentrer à Cuba par le même, euh,
la même façon. Comment se fait-il?
[.]
Walsh :
[.] Ben, ça c'est, y a eu, y a eu des sondages là-dessus; 95 %
des Cubains qui quittent pour rejoindre les États-Unis c'est pour des
raisons économiques et non des raisons politiques. Là, on dit qu'y a une
opposition à Cuba. Y a pas d'opposition. C'est une opposition fabriquée
par les États-Unis.
Les deux hommes ont
continué à échanger sur l'argent, les salaires cubains, qui et quoi les
Américains peuvent acheter, ainsi que divers sujets financiers s'y rapportant.
Se rendant compte que la discussion ne s'engageait pas dans le sens de
l'élément principal du communiqué, à savoir la fête nationale cubaine,
à l'exception de la brève mention de ce fait par l'animateur lorsqu'il
a présenté son invité, M. Walsh a affronté l'animateur quant au but qu'il
visait véritablement en appelant les Amis de Cuba pour une entrevue.
Walsh :
Pourquoi vous m'appelez, vous, là, là? Vous voulez me parler de
la fête cubaine?
Bouchard : Je vous appelle
parce que je trouve -
Walsh :
... pour dénigrer le système cubain. Vous m'appelez pour dénigrer
le système cubain.
Bouchard :
Mais, mettez-en que je vous appelle pour ça. Pis, j'ai l'droit.
Parce que j'suis pas à Cuba. Si j'étais à Cuba, je pourrais pas vous appeler
parce que c'est vous qui contrôleriez toute l'information. Mais vu que
j'suis au Québec, j'trouve ça malade d'aller faire une journée cubaine
au Carré d'Youville.
Walsh : Non, non.
Bouchard :
Je m'exprime, monsieur. J'ai le droit d'être pas d'accord avec
vous.
Walsh :
Vous êtes ignorant de la situation cubaine. Vous êtes très ignorant
de la situation cubaine.
Puis, à la suite d'une
autre question sarcastique de la part de Sylvain Bouchard, Michael Walsh
a trouvé un moyen de contre-attaquer. L'animateur a mordu à l'appât et
s'est montré désagréable.
Bouchard :
Monsieur Walsh, Monsieur Walsh, la petite fille de 14 ans qui se
prostitue à Cuba, elle est payée par les États-Unis aussi, elle?
Walsh :
La petite fille de 14 ans qui se prostitue à Cuba. Y en a dans
tous les pays de la prostitution, pis à Cuba c'est la place qui en a le
moins, mon cher ami.
Bouchard : Pour cinq piasses?
Walsh : Hein?
Bouchard :
Pour cinq piasses la fille qui vend son corps, pour cinq piasses
à Cuba?
Walsh : C'est-tu
avec qui t'a été?
Bouchard :
[Il rit] Vous êtes tellement croche, ti chien. Vous êtes tellement
chien quand vous êtes rendu dans les cordes. Ça c'est un coup en bas de
la ceinture. Un reportage, un reportage.
Walsh : Ça c'est
un bon tuyau ou quoi là?
Bouchard :
M'a vous l'dire. Vous pouvez porter les accusations que vous voulez.
C'est chien. Ça fait justement démontrer comment vous avez plus d'arguments.
[Walsh rit] Vous êtes totalement à terre au plancher.
L'entretien s'est transformé
en une discussion orageuse sur les raisons pour lesquelles Michael Walsh
vivait même au Québec (plutôt qu'à Cuba). Après lui avoir lancé « Pourquoi
vous restez pas là? » une ou deux fois, l'animateur a reformulé cette
question plus ou moins de pure forme, ce qui a mené à l'échange suivant :
Bouchard :
Non, non, je vous repose la question. Qu'est c'est que vous faites
au Québec, dans un univers capitaliste? Vous faites quoi ici, vous?
Walsh : Je travaille
pour la justice, mon cher ami.
Bouchard : Ben non, je
repose ma question. Vous faites quoi au Québec?
Walsh :
Ben, je fais comme toi. Je mange, je vis, pis, euh, j'élève ma
famille.
Bouchard : Non, non, votre
job.
Walsh : Tu parles
d'une question que tu me poses là.
Bouchard : Votre job,
c'est quoi?
Walsh : Pardon?
Bouchard : Votre job,
c'est quoi?
Walsh : Moi, j'ai
travaillé 35 ans au gouvernement.
Bouchard :
Vous avez travaillé dans un gouvernement capitaliste, vous êtes
un traitre, mais vous êtes un traitre à la notion communiste. Pourquoi
vous êtes pas parti en Albanie? Partez en Albanie, ou en Corée du Nord,
ou à Cuba. Si vous êtes vraiment fier de vos principes communistes, allez
là-bas. Qu'est c'est que vous faites ici?
Walsh : J'y vais,
j'y vais, aussi.
Bouchard : Allez-y, pis
restez là. Revenez plus ici.
Le dialogue devient
ensuite davantage personnel.
Bouchard :
C'est manipuler le pays par les terroristes de Miami reliés à la
drogue. Tous ceux qui pensent pas comme vous sont payés par les Américains.
Walsh : Ah, bravo,
bravo.
Bouchard :
Maudit beau raisonnement. Vous avez vraiment travaillé au gouvernement,
vous? [Walsh rit] Tabarouette! On vous a vraiment payé pendant des années?
Sentant que la situation avait été retournée,
l'animateur lui a posé la question suivante à quelques reprises :
« Avez-vous d'autres attaques personnelles à faire, Monsieur Walsh? »
Sylvain Bouchard a alors indiqué les règles du jeu à M. Walsh :
Bouchard :
C'est vous qui décidez de ce qu'on parle à la radio, ou c'est moi?
Ou c'est l'ensemble? C'est, c'est moi l'intervieweur ou c'est vous qui
décidez des questions que je dois vous poser? Comment ça marche dans votre
beau pays, Cuba? Dans votre tête de communiste, ça marche comme ça? C'est
vous qui décidez des sujets à aborder? Marche pas de même ici, monsieur.
Moi, je vous pose des questions. Vous, vous me faites des attaques personnelles,
pis après ça, ben c'est comme ça que ça marche.
Walsh :
Non, moi je fais pas d'attaques personnelles.
Bouchard :
Pis, vous avez l'air fou. That's
it. Vous avez l'air fou, pis vous avez l'air chien sale.
Walsh :
Je fais pas d'attaques personnelles. Laissez-moi répondre. Laissez-moi
répondre.
Bouchard : Non, non, non.
Étant dans l'impossibilité de reprendre le contrôle
de l'entrevue, M. Walsh a raccroché, ce qui a donné le dernier mot à l'animateur.
Bouchard :
[En riant] Oh boy, ça va être rough! Tu sais comment y deviennent
chien tout de suite aussitôt que tu les pousses un peu dans leur retranchement.
Ces gens-là sont pas habitués à la confrontation des idées. [.]
Le 26 juillet, le CCNR recevait une plainte au
sujet de l'émission. L'auditeur a exprimé son désaccord devant la façon
dont l'animateur a traité son invité, Michael Walsh, comme suit (le texte
intégral de toute la correspondance figure à l'Annexe
B) :
L'entrevue se corse au moment où l'animateur traite son hôte de « Castriste »
car il organise une fête cubaine dans les rues de Québec au moment où
plein de Cubains se font torturer à Cuba.
M. Walsh essaie de défendre son point mais se rend bien compte qu'il s'est
fait tendre un piège car l'animateur, M. Bouchard, ne l'a pas contacté
en direct pour parler de la fête cubaine comme prévu, mais bien pour le
confronter au système castriste.
M. Walsh met donc fin à l'appel et aussitôt qu'il a raccroché, l'animateur
Sylvain Bouchard le traite en onde de « chien sale ».
Tout le monde a une opinion et ce n'est pas parce qu'elle est différente
d'un animateur radio qu'on doit se faire traiter de chien sale en onde.
Veuillez recevoir ma plainte afin que cette station agisse en conséquence.
Le 4 août, la station répondait au plaignant expliquant
le contexte de l'émission comme suit :
Après avoir reçu un communiqué de presse portant sur une marche pour souligner
la fête nationale cubaine, appuyer la République cubaine et manifester
devant le consulat américain à Québec, et après que Michael Walsh,
vice-président de l'Association québécoise des amis de Cuba ait été contacté
pour une entrevue téléphonique en direct, l'animateur a appelé M. Walsh.
Un long échange a suivi entre l'animateur et M. Walsh sur les raisons
d'appuyer la République cubaine et souligner les mérites ou lacunes du
régime politique dans ce pays, M. Walsh étant libre à tout moment de mettre
fin à l'entretien téléphonique. Lorsque l'animateur a abordé le sujet
de la prostitution juvénile à Cuba, M. Walsh a laissé entendre que l'animateur
était au courant de ce problème pour avoir utilisé lui-même les services
de prostituées juvéniles à Cuba. L'animateur y a vu une attaque personnelle.
L'animateur a alors qualifié cette insinuation, mais non pas son interlocuteur
lui-même, en utilisant les expressions populaires « c'est tellement
chien » et « vous avez l'air chien sale ». Nous regrettons
ce dérapage et nous nous en excusons. L'entretien téléphonique s'est poursuivi
sur plusieurs minutes par la suite de manière plus mesurée et sans insulte
jusqu'à ce que M. Walsh mette fin à l'entretien.
Nous regrettons que le contenu de l'émission en cause ou sa présentation
en ondes vous ait heurté et nous nous en excusons sincèrement, mais après
examen détaillé de la question, et compte tenu des commentaires qui précèdent,
nous croyons que nous avons respecté les normes applicables dans les circonstances.
Recevez par ailleurs l'assurance que nous avons porté votre plainte à
l'attention de Sylvain Bouchard afin qu'il puisse tenir compte de vos
préoccupations à l'avenir.
Le plaignant n'était pas satisfait de cette réponse
et a présenté sa Demande de décision le 5 août, accompagnée de la note
suivante :
[Le] D-G du 93,3 semble insinuer que M. Walsh, invité à l'émission, ait
manqué de respect à l'endroit de l'animateur, M. Sylvain Bouchard. Jamais
M. Walsh n'a manqué une seule once de respect envers l'animateur, et ce,
à aucun moment. La réponse du D-G de cette station est malsaine et donne
à son animateur par la même occasion le droit de manquer de respect et
invite à l'invectivation [sic]
de ceux qui pensent autrement que lui. Malgré le fait que je ne sois moi-même
pas d'accord avec la façon de penser de M. Walsh, je tombe en bas de ma
chaise qu'un animateur traite quelqu'un d'identifiable à la radio de « chien
sale » et qu'il le fasse en toute impunité et en toute protection
de la part de son patron.
Je demande au CCNR de faire l'écoute de la bande sonore et de rendre une
décision ou une opinion dans ce dossier afin que contrairement aux dires
du D-G du 93,3, que cette façon de parler et de s'entretenir en onde ne
soit pas « normal et ordinaire » mais bien incorrect et irrespectueuse.
la décision
Le Comité régional du Québec a étudié
la plainte à la lumière de l'article 6 (Présentation complète, juste et
appropriée) du Code de déontologie
de l'Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR), lequel se lit comme
suit :
C'est un fait reconnu que la tâche première et fondamentale de chaque radiotélédiffuseur
est de présenter des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou
des textes éditoriaux d'une manière complète, juste et appropriée. Ce
principe s'applique à toute la programmation de la radio et de la télévision,
qu'il s'agisse des nouvelles, des affaires publiques, d'un magazine, d'une
émission-débat, d'une émission téléphonique, d'entrevues ou d'autres formules
de radiotélévision dans lesquelles des nouvelles, des points de vue, des
commentaires ou des éditoriaux peuvent être exprimés par les employés
du radiotélédiffuseur, leurs invités ou leurs interlocuteurs.
Les membres du Comité
régional du Québec ont examiné toute la correspondance afférente et ont
écouté un enregistrement de l'émission faisant l'objet de la plainte.
Le Comité en vient à la conclusion que certaines parties de l'émission
enfreignent l'article 6.
L'Orientation et le ton de l'entrevue
De toute évidence, la personne interviewée, à
savoir Michael Walsh, était offensé par le sens dans lequel l'entrevue
s'est engagée. On peut supposer qu'il s'attendait, de bonne foi, quoique
quelque peu naïvement, que son communiqué de presse sur la fête nationale
cubaine entraîne des entrevues sur ce
sujet-là. Le Comité prend pour acquis que lorsque l'entrevue à l'antenne
de CJMF-FM n'a pas été entamée dans ce sens (à l'exception de la brève
mention faite par l'animateur dans son introduction), M. Walsh croyait
qu'il devrait continuer dans l'espoir d'obtenir le résultat voulu, chose
qui ne s'est pas produite. Pour Sylvain Bouchard, le communiqué présentait
une occasion de châtier le vice-président de l'Association québécoise
des amis de Cuba pour les péchés (selon lui) de Cuba elle-même. C'est
par conséquent le thème qu'il a fait valoir, et quand il a demandé à M.
Walsh, pour la forme, essentiellement qui décide de l'orientation de l'entrevue,
vous ou moi, la personne interviewée ou la personne qui effectue l'entrevue,
il n'y avait qu'une réponse possible : Bouchard. À ce point-là, Michael
Walsh avait deux choix, soit continuer, soit quitter. Il a opté pour le
second choix en raccrochant le téléphone.
Pour ce qui est du choix de la voie qu'empruntera
l'entrevue, le Comité est d'accord avec le radiodiffuseur. Le choix du
sujet de discussion revenait effectivement
à l'animateur et non à la personne interviewée. Comme l'a déclaré
le Comité régional de l'Ontario dans CITY-TV
concernant Hard Copy (Décision du CCNR 96/97-0055, rendue le 8
mai 1997) :
Le CCNR a souvent trouvé qu'il revenait au radiotélédiffuseur de choisir
la nouvelle qu'il rapportera de même que l'angle privilégié pour raconter
cette histoire.
Et, comme la déclaré ce Comité dans TVA
concernant J.E. en direct (Médecines douces) (Décision du CCNR 97/98-0580,
rendue le 24 septembre 1998) :
Le CCNR a toujours appuyé, comme il se doit, les choix des radiodiffuseurs
dans leurs déterminations de ce qui constitue un « événement important »,
de l'approche à privilégier et en ce qui a trait à d'autres questions
du même ordre. Exception faite de certains choix clairement fautifs, le
CCNR s'attend à ce que les radiodiffuseurs, qui ont les pieds bien ancrés
dans le « sol journalistique », fassent des choix appropriés
en ce qui concerne leurs reportages. Conformément à cette attente, les
décisions antérieures du CCNR ont été prises en vertu du principe général
que le choix de rapporter une nouvelle et la façon dont elle est rapportée
reste à la discrétion du radiodiffuseur.
Le Comité ne voit aucune raison de s'ingérer dans
le choix de sujet fait par Sylvain Bouchard en vue d'effectuer son entrevue
avec Michael Walsh. De plus, M. Walsh et les autres personnes qui cherchent
à faire couvrir un événement par les médias doivent bien comprendre que
ce n'est pas eux qui contrôlent
le sujet qui pourrait découler de la publication d'un communiqué de presse.
Si la personne intéressée est chanceuse, les médias verront le sujet de
la même manière que lui ou elle. Si elle est moins chanceuse, son événement
aura droit à du temps d'antenne mais seulement concernant un aspect. C'est
à ce moment-là qu'on tente de se positionner en ondes sur les sujets de
fond. Mais l'essentiel se résume à dire que le radiodiffuseur avait le
droit de faire ce choix. Le seul recours pour la personne interviewée
était de débarquer, et c'est effectivement ce que M. Walsh a fait. Il
l'a peut-être fait plus tard qu'il aurait souhaité, mais
c'était sa seule option en ce qui concerne cet aspect de la question.
Y a-t-il des limites au langage de la critique?
Il y a toutefois deux autres questions dont il
faut tenir compte. L'une d'elle se rapporte au traitement des sujets faisant
l'objet d'une discussion et l'autre concerne la méthode, le style, le
ton et le langage de la discussion.
En ce qui concerne le premier aspect, il est évident
que l'animateur était pour le moins sceptique au sujet de Cuba, de ses
systèmes de santé et d'éducation, de la situation dans laquelle se trouve
son peuple, de la structure et des restreintes politiques, du manque de
choix au chapitre de la radiotélédiffusion, de l'absence d'une véritable
liberté d'expression, et ainsi de suite. De plus, les questions posées
par M. Bouchard étaient souvent plus que pour la forme; elles étaient
sarcastiques, et même acérées. Mais même à ça, l'invité a eu l'occasion
de surmonter cette épreuve en grande partie, même s'il ne se trouvait
pas dans la meilleure position pour le faire. Dans le contexte du genre
d'émission que se veut Bouchard en parle, le Comité n'a aucune
difficulté avec le point de vue personnel peu objectif de l'animateur
au sujet de la politique cubaine dans ces domaines. Comme l'a déclaré
ce Comité dans CHOM-FM
et CILQ-FM concernant le Howard Stern Show (Décisions du CCNR
97/98-0001+, rendues les 17 et 18 octobre 1997) lorsqu'il a été saisi
des commentaires de cet animateur-là au sujet de la France et du Canada,
il est très important de
différencier entre les insultes visant des groupes identifiables et les
commentaires associés à l'environnement politique ou historique du Canada
et de la France. L'infraction qu'ils constatent se limite aux commentaires
mentionnés dans la section précédente. Ces commentaires relatifs à la
situation de la radio au Canada, à l'utilisation de l'anglais au Québec,
à la valeur de la culture française, au Canada comme une annexe des États-Unis,
au rôle des Français vaincus dans la France de Vichy, aux questions de
séparatisme, etc., sont les opinions
de l'animateur et, à moins qu'il soit faussement et irresponsablement
informé, comme dans le cas de CKTB-AM
concernant The John Michael Show, (Décision du CCNR 92/93-0170, rendue
le 15 février 1994), il lui appartient de les défendre. [...] En général,
l'examen des deux premières semaines de l'émission de Stern par le Conseil
révèle que la majeure partie des commentaires relatifs au Québec, à la
France et au Canada après la première émission du 2 septembre étaient
de cette nature plutôt que de la nature blessante manifestée dans les
commentaires visant les Canadiens français le tout premier jour. [...]
Les Conseils régionaux [du Québec et de l'Ontario] estiment que ces commentaires
politiques et historiques sont nettement dans les limites que la liberté
d'expression est censée protéger.
C'est le deuxième aspect
qui préoccupe le plaignant et, aussi, le Comité. L'animateur d'une émission
exerce inévitablement le pouvoir du micro et c'est un grand pouvoir. À
quelques exceptions près, le radiodiffuseur possède un pouvoir hors de
proportion par rapport à l'interlocuteur. Conscient de ce fait, l'animateur
habile et bienveillant ne devrait pas exercer cet avantage de façon injuste
ou inappropriée. L'observateur raisonnable de l'extérieur s'attend à ce
qu'il ou elle sache bien s'exprimer et bien formuler des arguments et
possède suffisamment d'expérience pour garder son sang-froid malgré les
contrariétés qui peuvent se présenter de temps à autre lorsqu'on s'entretient
avec des interlocuteurs. Autrement dit, l'animateur doit faire preuve
d'adresse et d'une bonne mesure d'égalité d'âme. Il ou elle doit savoir
modérer sa méthode, son style, son ton et son langage de sorte
à ne pas succomber aux interlocuteurs même lorsque ceux-ci se montrent
nettement moins capables de faire appel aux mêmes qualités. Même si Michael
Walsh avait l'intention de rendre la pareille à l'animateur en faisant
ses commentaires au sujet de la jeune prostituée, l'animateur a réagi
de façon excessive. Il a qualifié M. Walsh de « chien sale »
ainsi que de divers dérivés à maintes reprises. Le Comité tient à préciser
que la réaction que le radiodiffuseur a exprimée à la plainte dans sa
lettre du 4 août était incorrecte. Le directeur général a affirmé ce qui
suit :
L'animateur a alors qualifié cette insinuation, mais non pas son interlocuteur
lui-même, en utilisant les expressions populaires « c'est tellement
chien » et « vous avez l'air chien sale ».
Toutefois, lorsqu'il
a dit « mais non pas son interlocuteur lui-même », il avait
tout simplement tort. Sylvain Bouchard avait insulté l'interlocuteur directement
et personnellement en disant « Vous êtes tellement croche, ti chien. Vous
êtes tellement chien [.]. » Les commentaires subséquents cités plus
haut étaient, dans un certain sens, « la cerise sur le sundae ».
Ayant déjà qualifié le vice-président de l'Association québécoise des
amis de Cuba de « chien », il a renchéri en exprimant cette
pensée de différentes façons. Le Comité trouve une similarité frappante
entre la nature de ces commentaires et ceux de Daniel Séguin dans le cas
dont il a été saisi dans CJRC-AM
concernant une entrevue par Daniel Séguin dans le cadre de L'Outaouais
ce matin (Décisions
du CCNR 03/04-2082 et 04/05-0023, rendues le 4 avril 2005). Bien que certaines
des expressions employées dans cette émission-là se rapprochaient davantage
de
Le Comité régional du Québec est d'avis que l'animateur était dans son
droit jusqu'à ce point dans la discussion. Il semblerait qu'il en était
de même du côté de l'attitude du sujet interrogé, qui aurait même accepté
les déclarations davantage litigieuses qui font l'objet de la présente
décision. (« Ah, oui. Vous avez le droit. Nous, on l'accepte que
vous avez le droit de le faire. »)
Même si M. Séguin a livré une attaque des plus dures, sa cible, qui est
d'ailleurs réputée pour ne pas céder ou très peu, était présente. Il est
évident que pendant cette rencontre Daniel Séguin s'en tirait très bien
et avait pris le dessus. C'est tout particulièrement pour cette raison
que le Comité régional du Québec ne comprend pas pourquoi l'animateur
est descendu d'un niveau relativement élevé à celui de l'attaque personnelle
en disant « j'avais tellement hâte de [.] vous envoyer chier littéralement »,
ainsi que « Et c'est à mon tour de vous envoyer chier, Monsieur Demers,
et avec plaisir que je le fais ce matin ». Ce n'est seulement et
uniquement qu'à ce point dans tout le dialogue, que le Comité marque son
désaccord avec l'émission diffusée ce matin-là. De l'avis du Comité, l'emploi
des deux phrases précédentes constituait des moyens disproportionnés,
et il s'agissait, du point de vue des obligations déontologiques du radiodiffuseur,
de langage indûment grossier et injurieux d'une part, et d'un geste déplacé
d'autre part. Le Comité comprend tout à fait que Daniel Séguin ait voulu
faire goûter à Patrice Demers le style de sa propre station, toutefois
ce Comité n'a pas jugé que du langage semblable était acceptable dans
CHOI-FM concernant Le monde parallèle
de Jeff Fillion (Décision du CCNR 02/03-0115, rendue le 17 juillet
2003) et il ne le trouve pas plus acceptable dans ce cas-ci. Il considère
que le langage grossier et injurieux cité dans ce paragraphe constitue
une violation de l'article 9 du Code de déontologie de l'ACR. Il
considère également que l'emploi de langage si agressif pour insulter
son invité était déplacé et enfreint l'article 6 dudit Code.
Pour ce qui est de la question de l'emploi de
l'expression « chien sale » et de ses dérivés, le Comité trouve
que le radiodiffuseur a enfreint l'article 6 du Code
de déontologie de l'ACR.
La réceptivité du radiodiffuseur
Tous les comités du
CCNR ont pour pratique d'évaluer la mesure dans laquelle le diffuseur
s'est montré réceptif envers le plaignant. Bien entendu, le diffuseur
n'est pas obligé d'être d'accord avec le plaignant, toutefois on s'attend
à ce que les représentants du diffuseur qui sont chargés de répondre aux
plaintes traitent des préoccupations du plaignant de façon approfondie
et respectueuse. Dans le cas qui nous occupe, le Comité est d'avis que
même si le radiodiffuseur a incorrectement caractérisé, en partie, les
commentaires de l'animateur dans sa réponse, ce n'était pas plus qu'une
tentative de sa part de faire comprendre le langage de l'animateur d'un
point de vue favorable. Il estime, d'autre part, que la réponse du directeur
général était acceptable de tous les autres points de vue. Par conséquent,
le Comité ne trouve aucun manquement à l'obligation du radiodiffuseur
de se montrer réceptif en l'occurrence.
L'annonce de la décision
CJMF-FM est tenue 1) d'annoncer la présente décision
selon les conditions suivantes : une fois pendant les heures de grande
écoute dans un délai de trois jours suivant la publication de la présente
décision et une autre fois dans les sept jours suivant la publication
de la présente décision dans le créneau dans lequel elle diffuse Bouchard en parle; 2) de fournir, dans
les quatorze jours suivant la diffusion des deux annonces, une confirmation
écrite de cette diffusion au plaignant qui a présenté la Demande de décision;
et 3) d'envoyer au même moment au CCNR copie de cette confirmation accompagnée
de la bande-témoin attestant la diffusion des deux annonces.
Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision a trouvé que CJMF-FM a enfreint l'article 6 du Code de déontologie de l'Association canadienne des radiodiffuseurs. CJMF-FM a enfreint les dispositions de l'article du Code de déontologie exigeant la présentation des commentaires et des points de vue de manière juste et appropriée pour avoir insulté un invité pendant une entrevue diffusée dans le cadre de l'émission matinale Bouchard en parle, et pour avoir diffusé des commentaires offensants en réponse aux propos de cet invité.
La présente décision
est un document qui devient public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision.